dimanche 1 décembre 2024

« Rappelle-toi Barbara » Jacques Prévert, 1946

Ce poème a été repris (lu ou chanté) par différents artistes : d’abord Yves Montand puis Mouloudji, les Frères Jacques, Serge Reggiani… On ne connaît pas l’identité de cette Barbara. Plusieurs Brestoises se prénommant Barbara ont écrit à Prévert qu’elles se reconnaissaient dans cette évocation mais l’écrivain n’a jamais donné suite. 

Rappelle-toi Barbara / Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là / Et tu marchais souriante

Epanouie ravie ruisselante / Sous la pluie

 

Rappelle-toi Barbara / Il pleuvait sans cesse sur Brest

Et je t'ai croisée rue de Siam / Tu souriais / Et moi je souriais de même

 

Rappelle-toi Barbara

Toi que je ne connaissais pas / Toi qui ne me connaissais pas

Rappelle-toi / Rappelle-toi quand même ce jour-là / N'oublie pas

Un homme sous un porche s'abritait / Et il a crié ton nom / Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie/ Ruisselante ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras

 

Rappelle-toi cela Barbara / Et ne m'en veux pas si je te tutoie

Je dis tu à tous ceux que j'aime / Même si je ne les ai vus qu'une seule fois

Je dis tu à tous ceux qui s'aiment / Même si je ne les connais pas

 

Rappelle-toi Barbara / N'oublie pas / Cette pluie sage et heureuse

Sur ton visage heureux / Sur cette ville heureuse / Cette pluie sur la mer

Sur l'arsenal / Sur le bateau d'Ouessant

 

Oh Barbara / Quelle connerie la guerre / Qu'es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer / De feu d'acier de sang

Et celui qui te serrait dans ses bras / Amoureusement

Est-il mort disparu ou bien encore vivant

 

Oh Barbara / Il pleut sans cesse sur Brest / Comme il pleuvait avant

Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé

C'est une pluie de deuil terrible et désolée

Ce n'est même plus l'orage / De fer d'acier de sang

Tout simplement des nuages / Qui crèvent comme des chiens

Des chiens qui disparaissent / Au fil de l'eau sur Brest

Et vont pourrir au loin / Au loin très loin de Brest

Dont il ne reste rien.

 

"Paroles", 1946.

Jacques Prévert (1900-1977)


Autant savoir.

 

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